Lors des accords de Bretton Woods, l'idée d'une monnaie mondiale, le "bancor", avait déjà été émise par John Maynard Keynes pour le compte de l'Angleterre. Mais ce fut en fin de compte la proposition américaine, avancée par Harry Dexter White qui fut retenue. C'est ainsi que le dollar américain devint la monnaie de réserve et d'échanges internationaux car, à l'époque, les Etats-Unis détenaient 70% des stocks d'or mondiaux. On était encore dans un système adossé à l'or mais comme il se trouvait chez l'Oncle Sam, seul le dollar représentait une "valeur sûre". N'oublions pas que l'une des fonctions traditionnelles de la monnaie est d'être une réserve de valeur. Cela sous-entend que lorsqu'on épargne de la monnaie on espère qu'elle aura au moins le même pouvoir d'achat au moment où l'on voudra l'utiliser, même des années après. Le dollar américain offrait cette sûreté.
Si la convertibilité du dollar a été abandonnée en 1971 c'est que tout l'or des Etats-Unis est sorti de Fort Knox pendant les 30 glorieuses, de sorte qu'ils furent en mauvaise posture lorsque des Nations demandèrent la conversion de leurs dollars en or, comme ce fut le cas de la France en particulier.
Pour tout autre pays, cette décision aurait eu pour conséquence une perte de confiance dans sa monnaie. Mais pour les Etats-Unis, le statut privilégié de devise internationale permit au dollar de devenir "as good as gold" (aussi bon que l'or). Fabuleux atout! Vous rendez-vous compte ? Plus besoin d'un étalon matériel, le dollar « vaut » par lui même par sa seule spécificité.
Ainsi, depuis 1971 les monnaies s'apprécient les unes par rapport aux autres sur le marché des changes. Si une monnaie est fortement demandée sa valeur monte, si elle est vendue en quantité, sa valeur baisse.
Sans doute le dollar a-t-il connu des fluctuations importantes, mais il n'a jamais perdu la confiance des investisseurs. Encore une fois son statut de devise internationale lui confère la spécificité d'être nécessaire partout puisqu'en particulier le pétrole se négocie en dollar, ainsi que la majorité des échanges commerciaux à l'international. Tout le monde cherche donc à avoir du dollar que l'on acquiert soit en vendant des productions à l'étranger, soit en l'achetant sur le marché des changes.
Les Etats-Unis, eux, n'ont qu'à l'émettre... Et c'est le problème qui n'a toutefois échappé à personne mais sur lequel tout le monde a fermé et continue de fermer pudiquement les yeux. Oui, mais jusqu'à un certain point... Car la balance commerciale américaine est devenue largement déficitaire pour la raison qu'ils ont abandonné à la Chine la production de leurs biens de consommation courante, et parce que l'État, sous l'administration Bush n'a cessé de creuser le déficit budgétaire, principalement pour financer sa croisade contre le terrorisme. Ainsi la dette américaine s'est-elle envolée vers des sommets pour atteindre à ce jour la bagatelle de près de 50.000 milliards si l'on additionne la dette totale des entreprises, des ménages, du secteur financier et de l'Etat. Comment est-ce possible ? Tout simplement parce que le reste du monde accepte encore d'acheter du dollar ou des bons du Trésor américain. En réalité la monnaie américaine ne vaut absolument plus rien, mais tout le monde est ficelé dans un jeu de "je te tiens tu me tiens par la barbichette" car si on se met à bouder le dollar, il va s'effondrer. Et s'il s'effondre ce sont les "économies" du monde entier qui s'évaporent puisque les réserves des Etats sont majoritairement constituées en dollars. La Chine a-t-elle envie de perdre les 1300 milliards qu'elle détient ? et l'Arabie Saoudite ? et le Japon ? et l'Europe ?... Là-dessus arrive la crise hypothécaire; la faillite du système bancaire; sa tentative de sauvetage à grands coups de centaines de milliards eux mêmes bien sûr empruntés (et l'on sait déjà que les piqûres de rappel ne seront pas à dose homéopathiques). Et puis d'autres dettes encore à prévoir pour éviter l'effondrement total de l'économie...Voilà dans quelle pétaudière le monde se trouve : des Etats surendettés, des économies chancelantes, un système monétaire rongé de l'intérieur et une monnaie de référence qui ne vaut plus rien.
La question de la révision du système monétaire ne peut plus être évacuée et c'est elle qui va être au centre des débats à Londres bientôt. Qu'en sortira-t-il ? Bien malin qui peut le dire. L'idée toutefois d'une monnaie mondiale de référence, en remplacement du dollar américain fait son chemin. Une monnaie mondiale qui se constituerait sur le modèle de l'euro, à partir d'un panier de plusieurs monnaies représentatives. L'idée est séduisante car il semble sain d'abandonner une devise de référence qui ne tient qu'artificiellement. Mais n'en doutons pas, les choses seront loin d'être aisées car cela suppose que les Etats-Unis acceptent de perdre un atout qui a largement contribué à leur suprématie sur le reste du :monde.
Ne nous amusons donc pas ici à spéculer sur ce qui se fera ou ne se fera pas. Mais tâchons de voir ce que l'on pourrait en attendre. N'oublions pas que la monnaie n'est qu'un outil ; qu'elle soit mondiale ou pas, elle ne pourra que refléter le paradigme qui la sous tend. Tout va donc dépendre de la façon dont l'organisation du monde va être pensée, et là nous irons soit vers une monnaie du « poing fermé », soit vers une monnaie de la « main ouverte ».
Le « poing fermé », c'est la crispation sur les acquis, la volonté de maintenir en place les pouvoirs dominants actuels, le refus de vouloir considérer l'idéologie capitaliste libérale comme responsable des « maladies » du monde et inadaptée à relever les défis de notre époque. Tout cela se traduirait par le maintien d'une gouvernance privée de la monnaie par le biais d'un cartel de banques privées (une super FED si vous voulez). Oh bien sûr, histoire de jeter un peu de poudre aux yeux, on ne manquera pas d'introduire des contrôles par ci et par là, on cherchera plus de transparence, mais quand les autorités sont juges et partie et si l'on reste dans un monde tiré par le profit financier et la recherche de la satisfaction prioritaire des intérêts particuliers, alors il est fort à craindre que l'on ne fasse que reculer pour mieux sauter. Mais la dérive peut être pire encore. Car c'est la porte ouverte au totalitarisme : Une monnaie privée, sur fond de crise économique mondiale, à laquelle se superposent les conséquences de la crise écologique peut facilement conduire à l'instauration progressive d'un système totalitaire, justifié par l'état d'exception créé par ces crises. Quand la conscience manque, le « poing fermé » qui s'abat devient la solution de facilité. Il suffit de voir comment la flamme de la statue de la Liberté s'est rapidement transformée en matraque sous l'administration Bush, au nom de la lutte contre le terrorisme! Trouvez moi une bonne cause et je vous annule toutes les libertés individuelles. Est-ce de la politique-fiction ? A voir le jeu qui se joue dans le monde depuis les deux dernières décennies, on s'orienterait plutôt vers du « reality show »! C'est si simple : Des peuples tenus en laisse par un bon système totalitaire « justifié »... et une gouvernance de la monnaie qui permet de décider qui aura et qui n'aura pas, voilà qui a le mérite d'être simple et efficace, non ?.
La « main ouverte », c'est comprendre qu'aucun individu, aussi fortuné, aussi puissant socialement soit-il, ne peut être heureux et ne pourra lui-même survivre si nous ne respectons pas la vie et si nous ne prenons pas en compte en premier l'intérêt commun – pas seulement au niveau de la Nation, mais au niveau planétaire. La « main ouverte », c'est considérer que tous les êtres humains, sans exception, ont droit à une vie digne et épanouissante et mettre tout en œuvre pour atteindre cet objectif rapidement. La « main ouverte » c'est reconnaître que la seule vraie richesse c'est la Vie rendue possible sur cette minuscule planète d'exception, notre « jardin à cultiver ». La main ouverte c'est mettre la monnaie au service de l'amélioration de la qualité de la vie pour tous. Inspirée de la sorte, une monnaie mondiale pourrait représenter une bénédiction.
A quelles conditions ?
Elle devrait être « publique et non privée » - Emise et gouvernée par un organisme annexe de l'ONU par exemple, où seraient représentées toutes les Nations de façon démocratique, sans droit de veto. Appelons-le, pour la facilité des choses, « Banque Mondiale » (sans référence bien sûr, à celle qui porte ce nom actuellement.)
Elle ne circulerait pas. Ce ne serait qu'une monnaie de référence échangée exclusivement entre la Banque Mondiale et les Banques Centrales des différents pays et zones monétaires. Autrement dit, chaque pays continuerait d'utiliser sa propre monnaie, qui aurait une parité fixe avec la monnaie mondiale, fixée et modifiable exclusivement par la Banque Mondiale.
La monnaie mondiale aurait deux fonctions :
- Elle serait la seule devise utilisable pour les échanges internationaux. Les prix à l'international seraient donc toujours établis en monnaie mondiale mais les acteurs économiques, y compris les Etats, seraient débités ou crédités en monnaie nationale au cours en vigueur
- Elle serait l'outil de financement des projets nationaux et internationaux pour le bien commun. Elle pourrait pour ce faire être émise « ex nihilo », sans nécessité d'emprunt et sans intérêt. Ainsi pourrait-on ouvrir et mener à bien rapidement des chantiers aussi ambitieux soient-ils :
pour aider chaque Nation à atteindre le plus haut niveau d'autonomie possible dans tous les domaines,
pour convertir les modes de production agricoles et industriels, de transport, d'habitat, d'énergie afin de les rendre compatibles avec les exigences écologiques,
pour soutenir la recherche,
pour financer aussi les opérations exceptionnelles d'ordre humanitaire...
Mises à part les opérations humanitaires qui demandent une intervention immédiate, les autres projets d'intérêt collectif devraient d'abord être votés démocratiquement dans les pays concernés puis agréés par une commission internationale ayant pour objectif de vérifier le coût écologique et la compatibilité du projet avec les grandes orientations de la politique mondiale en terme d'amélioration de la qualité de la vie. Après adoption, les fonds en monnaie mondiale seraient mis à disposition dans la ou les Banques Centrales du ou des pays concernés et les acteurs intervenants réglés en monnaie nationale, créée à équivalence au cours en vigueur. Sauf exception, afin d'assurer la meilleure traçabilité de ces fonds et d'éviter tout détournement, ils ne seraient pas confiés aux États bénéficiaires.
Outre le fait que l'on se doterait ainsi au niveau mondial d'un outil financier qui permettrait de relever les défis de notre temps - la limite des possibilités se situant au niveau de nos connaissances, de nos technologies et des ressources humaines disponibles - ce simple dispositif permettrait :
De répondre à l'urgence humanitaire, sociale et écologique,
De donner à tous une activité rémunératrice qui ait du sens, éliminant de facto la pauvreté et les effets secondaires destructeurs consécutifs au chômage, à la marginalisation et à l'exclusion,
De supprimer la spéculation sur les monnaies,
De court-cicuiter les paradis fiscaux en obligeant les transactions internationales à se faire par voie bancaire, en monnaie mondiale dont les banques établies dans les paradis fiscaux ne pourraient pas être les intermédiaires,
D'affranchir l'économie et ses acteurs de l'obligation de « croissance ». En effet, plus besoin de constituer des réserves pour se mettre à l'abri ou financer son « développement social » puisqu'il deviendrait possible de trouver le financement auprès de la Banque Mondiale, sans s'endetter et sans lever d'impôts supplémentaires.
Ce ne sont là, que quelques grands traits évidemment très insuffisants. Mais le but ici, était de faire ressortir combien une monnaie mondiale pourrait être un outil adapté si elle repose sur cette volonté d'ouvrir la main. Est- ce cela qui présidera à Londres ? Rien malheureusement ne le laisse présager pour le moment, mais si nous, les citoyens, sommes animés par cette volonté et le faisons savoir, alors cela s'incarnera à terme, car aucun pouvoir ne saurait longtemps résister à la volonté des peuples.